La musique de Mahler me frappe souvent par sa ressemblance avec une bible, un catalogue
des sentiments, des problèmes, des expériences et des caractères humains. Elle est
si totalement vaste quelle peut presque être comparé à une voix venant des cieux.
Pour moi, les symphonies de Mahler sont une unité, une gigantesque symphonie en
onze mouvements, mieux encore, un seul grand roman de onze chapitres, composé des dix symphonies
et de «Das Lied von der Erde» (Le Chant de la Terre). Tout dans ce roman est intimement
lié et ne se comprend (et ne peut par conséquent être correctement
interprété) que replacé dans le contexte de l'ensemble. La Huitième
Symphonie par exemple ne peut être réellement comprise que mise en relation avec la
Neuvième Symphonie et «Das Lied von der Erde». La Huitième Symphonie ne peut
venir qu'avant «Das Lied von der Erde» et la Neuvième Symphonie, comme le dernier
moment d'euphorie éprouvé par quelqu'un sur le point de mourir. Car seule la
Huitième a l'apparence de la célébration, du bonheur et de la paix universelle.
Grâce à l'expérience acquise, on ressent quelque chose de forcé dans cette
célébration d'un optimisme illusoire. Elle représente un envol dans le grandiose;
le Mahler hurlant, doutant, cherchant, est ici plus présent que jamais. Ceci devient
particulièrement évident si l'on consulte les chapitres du roman qui suivent la
Huitième. La Huitième Symphonie est inextricablement liée aux origines de la
Neuvième de par sa luminosité et son empressement à affronter la mort.
On doit être prêt à accepter chez Mahler le déplaisant et le
banal en tant qu'éléments d'expression esthétique et à faire naître
ces éléments de l'orchestre. Les musiciens orchestraux ont souvent tendance à
enjoliver la musique ou les fondements d'une compréhension spécifique de la culture
musicale. Cette approche ne se justifie pas, même dans le cas d'un compositeur comme Mozart. Par
exemple, les bois et les cors en particulier ont tendance à interpréter les staccatos en
les embellissant: ils les adoucissent au lieu de les jouer de manière saccadée, car ils
souhaitent jouer de manière plus musicale, plus cultivée, plus élégante.
Ceci peut souvent s'avérer être l'approche exacte, mais le chef d'orchestre doit parfois
demander le déplaisant, le clair, le fanatique, le détestable comme éléments
esthétiques même dans l'exécution de Mozart ou de Beethoven, sans parler de Mahler.
Un chef d'orchestre ne peut interpréter la musique de Mahler en respectant fidèlement la
partition que s'il la dépeint comme déchirée, comme toujours luttant avec
elle-même. Les éléments sont en perpétuelle lutte les uns contre les autres
dans Mahler: là où la beauté existe, existe aussi la laideur et l'on doit souvent
être très attentif à mettre suffisamment cette lutte en évidence. Les
déchirements incessants de Mahler nécessitent un type spécifique d'interprète,
quelqu'un lui-même en proie à ces déchirements (comme beaucoup d'artistes) ou pour
lequel ces déchirements ont eu une résonance à travers les circonstances de sa
propre vie. Un tel interprète devra obligatoirement faire ressortir ces éléments
contradictoires. Dans la musique de Mahler, ces déchirements servent à la fois de
coupures et de liens.
Je suis persuadé que nous n'avons réussi à comprendre la musique de
Mahler que depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Je ne veux pas parler de l'aspect
«technique» de la musique ni des similarités avec la musique contemporaine, mais de
la compréhension globale qui sous-tend la musique. Une catastrophe telle que celle
décrite dans le finale de la Sixième Symphonie ne peut être comprise
qu'après Hiroshima et Auschwitz.
Mon objectif dans l'interprétation était de permettre, à
l'intérieur d'une structure symphonique rigide ne devant sous aucun prétexte être
détruite, aux oppositions et aux extrêmes contenus dans cette musique leur pleines
possibilités de développement, et de faire ressortir la coloration orchestrale typiquement
mahlérienne, à savoir les influences folkloriques, en tant qu'élément tiers.
Afin de parvenir à une interprétation conséquente et à
l'unité des oeuvres de Mahler, je pense nécessaire de jouer le cycle chronologiquement
et dans un court laps de temps dans la même salle de concert (dans le Alte Oper de Francfort
à l'acoustique superbe), devant le même public et avant tout avec le même orchestre,
un orchestre ayant atteint la plus profonde familiarité avec le langage musical de Mahler
après de nombreuses années de travail continu.
Les symphonies de Mahler sont merveilleusement proches de notre vie contemporaine et de
notre réalité. Nous en sommes plus conscients à présent que nous ne
l'étions dix ans auparavant. Mahler est le compositeur moderne par excellence. Sa musique
reflète pratiquement la totalité de nos espoirs et de nos angoisses actuelles et ceci
pour beaucoup, beaucoup d'entre nous.
Eliahu Inbal
Traduit de l'anglais par Elisabeth Morla |